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In Memoriam Roland Mortier (1920-2015)

Roland Mortier

Son élégance allait de pair avec la netteté de son élocution et la clarté de sa pensée. Ses avis pouvaient être tranchés mais se voulaient fondés. L’effraction de la tendresse que protégeait ce type de comportement n’en existait pas moins. Il suffisait de voir le regard qu’il portait sur Loïse, compagne de tant d’années, pour deviner que la pudeur des sentiments faisait partie de ce qui le tenait, comme la plupart des hommes de sa génération.

Sa rencontre avec le Siècle des Lumières offrit à ce Gantois d’origine aussi bien l’espace de son humanisme que celui de son envergure et de son acuité intellectuelles. Lorsqu’il s’est agi de commenter la réédition en Espace Nord de Mes Ecarts du prince Charles-Joseph de Ligne, c’est évidemment vers lui que nous nous sommes tournés. Là comme ailleurs, Roland Mortier laisse voir son souci de dire subtilement la césure historique de la modernité. Il écrit ainsi que la déconstruction chère à la critique moderne, le prince la pratique "spontanément, car sa faculté créatrice ne se déploie jamais avec plus de bonheur que dans le discontinu". Dans le numéro 7-8 du Balises consacré à Dire le mal, il montre que le XVIIIe siècle et son cher Diderot sont étrangers à l’idée d’un principe absolu du Mal.

Cet intérêt pour la liberté propre au prince ou pour une éthique différente de celle du romantisme ouvre les portes d’une personnalité qui ne se résumaient ni à son panache ni à sa sévérité apparente. Sa préface à la Correspondance Van Lerberghe/Mockel, dont il me recommande la publication dans les premières années de la collection Archives du Futur, révèle sa passion de la poésie, dont témoigna également sa lecture des Illuminations d’Arthur Rimbaud. Comme souvent dans ses commentaires affleure le détail qui fait sens et redonne à penser : "Rien de plus troublant, écrit-il ainsi, à propos de Van Lerberghe, que de le voir occuper à Florence, sans le savoir, l’appartement où Freud s’était installé cinq ans plus tôt. Il y a là comme le symbole de la rencontre manquée de deux mondes".

Sa passion de la culture française n’amène pas Roland Mortier à déserter la littérature de son pays natal. Outre le cours qu’il dispensa à l’Université Libre de Bruxelles, il donne en effet, dès 1962, une magistrale synthèse de la trajectoire de notre prix Nobel 1911. Dans le volume d’hommage à Maeterlinck piloté par Jospeh Hanse et Robert Vivier, le premier chapitre, Histoire d’une vie, lui est confié. Le critique achève son évocation en rappelant que la quête transcendantale de Maeterlinck n’avait rien à voir avec les religions révélées mais avec "l’ombre de Dieu". Et de conclure en rappelant qu’il n’admettait "d’autre survie que celles du souvenir".

Roland Mortier s’intéressa également aux travaux que je menais sur les traces littéraires de l’entreprise coloniale belge en Afrique centrale, que je lui fis découvrir à travers Les Mystères du Congo, par exemple. Lui m’emmena sur l’amont de l’amont : le beau livre de Jules Babut, Félix Batel ou la Hollande à Java, qui se déroule en Insulinde. Sa date de parution (1869) indique que la hantise du modèle des Indes néerlandaises, dont Jean Stengers a montré l’importance dans la formation de la pensée coloniale de Léopold II, était à l’ordre du jour auprès de certaines des élites belges de l’époque.

C’est tout naturellement à lui que je songeai en travaillant sur mon histoire du mythe du XVIe siècle. Je la lui soumis. Il l’apprécia et se réjouit de voir réabordée la complexité historique qui lui était chère. Le second volet de cette étude trouva place dans le Bulletin de l’Académie royale.

Roland Mortier avait le goût des perles ou indices oubliés de l’histoire littéraire qui en expliquent la logique profonde et sortent le chercheur des simplifications mythologiques ou pédagogiques. Il s’intéressa donc aux textes qui font lien et renvoient à la complexité historique. Un soir, chez son disciple Raymond Trousson, nous devisions légèrement. Je lui demande vers quelle Justine ou Manon se portent alors ses intérêts. "A Juliette" me répond-il. Et moi de rétorquer qu’il en allait de même en ce qui me concerne mais qu’il s’agissait d’une dame du XIXe siècle. La mienne appartient aussi à ce siècle, me dit-il. Et nous voilà partis dans l’évocation de la comtesse Juliette de Robertsart, première grande plume féminine de notre XIXe siècle.

Grâce à lui, la collection de poche de l’Académie comporte désormais un volume intitulé Une Voyageuse belge oubliée : Juliette de Robertsart 1824-1900. De l’Espagne comme du Proche Orient, la comtesse donne une image plus que vivace. Elle le fait avec une verve qui est celle des grands épistoliers et des femmes. Son talent n’avait pas échappé à Louis Veuillot qui considérait la comtesse comme la première plume qui donnât à la Belgique ce qui lui manquait : un écrivain français. Assertion discutable si l’on songe au premier Moke, mais chaînon manquant essentiel et figure singulière de notre histoire littéraire. Une fois de plus, la sagacité du spécialiste de Diderot ne manque pas de la mettre toute en lumière. Roland Mortier fut aussi un des grands administrateurs des Archives & Musée de la Littérature. Il y fit preuve d’une passion du savoir, alliée à une finesse de sensibilité qui allait de pair avec une exceptionnelle droiture morale. Nous en eûmes la preuve à l’heure où d’aucuns cherchaient noise, une nouvelle fois, à cette maison. Joseph Hanse ne s’était pas trompé sur les qualités d’un homme qui fut un des véritables savants de la Belgique de l’après-guerre. Au-delà de leurs convictions différentes, les deux hommes s’appréciaient.

Roland Mortier fut donc des rares qui accompagnèrent les restes du vieil homme. Pendant la quinzaine d’années qui suivit cet adieu, il prit naturellement dans le Conseil d’administration, la place d’autorité qui avait été celle du fondateur des AML.

Marc Quaghebeur