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In memoriam Chaïm Kaliski (1929-2015)

Des trois artistes de la famille Kaliski, l’aîné — "Haïm d’Etterbeek" comme il aimait à se nommer — est celui qui passe le plus tardivement à la création (1989). Entre-temps, il accumule un fabuleux savoir, aussi bien sur la Seconde Guerre mondiale ou sur l’histoire mondiale que sur l’histoire de la Belgique.

Depuis la Libération, Jim, comme on l’appelait (quand ce n’était pas Charles), ne cesse de découper des images de la catastrophe nazie. Il les colle dans des cahiers qui préfigurent ses récits ou les conserve dans des fardes. Il a toujours affirmé que la Shoah avait figé sa vie ; qu’il ne pouvait en sortir ; qu’il se remémorait sans cesse les rafles d’Anderlecht en 1942 auxquelles lui et les siens échappèrent.

Cette rupture radicale fut aussi celle de sa scolarité. Elle fit de lui un autodidacte dont la formation en orthographe demeura, par exemple, quelque peu lacunaire. Cette césure et cette hantise produisirent un artiste unique, encyclopédique et faussement naïf, qui plonge au plus intime et au plus atroce de la mémoire du siècle.

Chez lui, le traumatisme du génocide va de pair avec une immense affection pour son pays natal comme avec la volonté de comprendre le collapsus géant qui modifia l’histoire des hommes à travers la première moitié du XXe siècle. Il s’intéresse donc aux désastres comme aux grandeurs de nombreux peuples de l’Histoire. Ceux de la Pologne natale de ses parents comme ceux des Arméniens ou des Tziganes, entre autres.

Ses hantises historiques, il les a transmises très tôt à ses frère et soeur. René et Sarah seront un dramaturge et une artiste parmi les plus originaux de l’après-guerre. Leur aîné, lui, qui a également collectionné de nombreuses bandes dessinées historiques, trouve sa forme en travaillant, essentiellement à l’encre de Chine, des planches qui relèvent souvent du format A4. Y surgissent et se voient commentés, hors de toute case ou phylactère, mais d’une manière qui rappelle quand même la bande dessinée, faits historiques et figures de l’Histoire. La technique graphique fonctionne comme un aplat, à la façon des anciens Egyptiens. Les papiers de couleur se font plus nombreux après la mort de Sarah.

Un double fictionnel bien belge, qui mêle l’humour juif à la mémoire de Tintin et de Brel, anime certaines des narrations les plus touchantes de telle ou telle de ces planches, voire de telle ou telle série. Car ce sont de véritables suites que réalise Chaïm Kaliski.

Pour la Belgique, elles concernent aussi bien Léon Degrelle que les tranchées de l’Yser, la dynastie, les villes belges voire la mémoire de Brel ou de Ghelderode.

Le livre que Jim compose, quelques années avant sa mort, pour Guy Debecker, fils de la veuve qui cacha Sarah et René, devenu son proche ami, constitue sans doute le plus beau témoignage de ce que furent cette vie et cette enfance bruxelloises.

Un art à la fois populaire et savant ne cesse de restituer la mémoire d’un homme qui vécut, jour après jour, depuis 1942, dans la peur et l’angoisse. Mais aussi dans l’infinie tendresse du monde dont il ne renonça jamais à conserver la mémoire.


Marc Quaghebeur,
Directeur des Archives & Musée de la Littérature