Archives au présent : François Emmanuel



Dans le cadre de la campagne @lisezvouslebelge, le cycle Archives au présent met en lumière des écrivains et écrivaines qui ont choisi de confier leurs archives aux Archives et Musée de la Littérature. À travers quatre questions, ils et elles témoignent de ce geste de transmission : faire de la mémoire individuelle une part vivante du patrimoine littéraire collectif, et montrer comment les archives nourrissent, aujourd’hui encore, la création et la lecture.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de confier vos archives : le désir de laisser une trace, de transmettre, ou autre chose encore ?
Christophe Meurée [Coordination scientifique aux AML] m’a proposé de reprendre mes archives et l’idée m’a souri parce que je n’avais pas envie de brûler ou d’envoyer au pilon ces épaisses fardes qui rassemblent la documentation et les différents états de mes manuscrits. Pour moi cela résolvait élégamment la question de garder ou ne pas garder. Il y avait aussi dans la proposition de Christophe l’idée caressée que l’œuvre, quoique je le veuille, ne m’appartient pas tout à fait, elle me dépasse. Donc, pourquoi ne pas lui faire un peu de place dans un lieu qui prend la même poussière que nos greniers mais un lieu consacré à cet effet. J’ai, je cultive, en moi un sentiment très fort d’impermanence. Il n’empêche, laisser une trace après notre passage est l’un des sens de l’acte d’écrire comme d’arrêter, illusoirement, dans l’inscription, le mouvement de la vie qui sans cesse meurt et renaît.
Quels types de documents avez-vous confiés aux AML, et comment avez-vous choisi ce qui devait y figurer ?
Chaque livre, chaque roman est un monde, il y a une importante documentation qu’appelle le texte en devenir, qu’agrège le propos. Plusieurs versions sont nécessaires pour que la ligne du roman se dessine. Toutes ces pages finissent par s’amonceler dans des chemises cartonnées, comme dans des fichiers numériques, intitulés Plans ou Documentation ou Repentirs, ce sont des endroits où je suis passé, où je sais que je ne repasserai plus mais qu’un dernier scrupule me retient de faire disparaître. Il y a aussi en marge des publications un peu de correspondance. Avec Christophe j’ai convenu de laisser aux AML tout ce sur quoi j’avais travaillé avant 2008. Cela a libéré mes armoires et j’avoue avoir éprouvé une espèce de joie à découvrir ces rayonnages vides, avec le sentiment qu’il me restait pas mal de place encore, que ma vie d’écrivain n’était donc pas finie.
Si vous deviez placer une seule pièce de vos archives dans une capsule temporelle qui serait rouverte dans cent ans, laquelle choisiriez-vous ?
Nous sommes dans un moment d’accélération folle de l’Histoire, précédent peut-être un effondrement dont les signes avant-coureurs sont plus que préoccupants. C’est dire que votre question est autant une question qui interroge l’horizon de l’espèce humaine que la trace minuscule que je pourrais vouloir laisser de mon passage sur cette terre. A y répondre naïvement, en réponse à la naïveté journalistique de votre question, il me plairait d’imaginer que mes livres « d’été » (le Tueur mélancolique, le Cercle des oiseleurs) connaissent une vie posthume et puisse faire sourire, qui sait, la petite-fille de ma petite-fille.
Que signifie pour vous l’acte de déposer vos archives dans une institution œuvrant à la mémoire des lettres francophones belges telle que les AML ?
Merci à l’institution des AML qui porte haut l’enseigne de Maison de la Mémoire. Merci à la figure de l’archiveur opiniâtre en ces temps oublieux de tout. Merci à celles et ceux qui font métier d’historier les traces et faire récit sur le passé. Autrefois les peuples premiers revenaient toujours à l’histoire mythique de la création du monde. C’est dire qu’ils savaient combien revenir vers notre point d’origine est un acte qui donne sens à notre traversée. Depuis que Prométhée a volé le feu aux dieux, depuis que la techno-science a pris la main des hommes, portée par un capitalisme productif effréné, nous nous acheminons vers un lieu où nous ne souviendrons plus de rien – au sens de faire acte de se souvenir. Alors merci à ces résistants de l’ombre qui font oeuvre de rassembler les traces, d’ouvrir la voie à mille récits génétiques, à contre-sens de cette course à l’abîme.
François Emmanuel, né à Fleurus en 1952, s’est d’abord tourné vers la poésie et le théâtre après des études de médecine, marqué notamment par un séjour fondateur au Théâtre Laboratoire de Jerzy Grotowski. Depuis Femmes Prodiges (1984), il développe une œuvre romanesque ample, traversée par deux registres (lumineux ou plus sombres). Parmi ses titres marquants figurent La Passion Savinsen (prix Rossel) et La Question humaine, traduite en dix langues et adaptée au cinéma par Nicolas Klotz. On lui doit plus récemment Le Cercle des oiseleurs (Les Impressions Nouvelles, 2023), Funeral Tango (théâtre, Éditions Lansman, 2024) et Le Dit de la renarde (poésie en dialogue avec les gravures de Chris Delville, Éditions Esperluète, 2024). Membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique depuis 2004, il partage aujourd’hui son temps entre l’écriture et son métier de psychothérapeute.