Archives au présent : Luc Dellisse



Dans le cadre de la campagne @lisezvouslebelge, le cycle Archives au présent met en lumière des écrivains et écrivaines qui ont choisi de confier leurs archives aux Archives et Musée de la Littérature. À travers quatre questions, ils et elles témoignent de ce geste de transmission : faire de la mémoire individuelle une part vivante du patrimoine littéraire collectif, et montrer comment les archives nourrissent, aujourd’hui encore, la création et la lecture.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de confier vos archives : le désir de laisser une trace, de transmettre, ou autre chose encore ?
D’abord, une certaine idée de la fidélité. Je connais les Archives et Musée de la littérature de l’intérieur ; j’ai commencé à les fréquenter à l’époque où je faisais des recherches sur Valéry et j’y ai trouvé quelques trésors. Ensuite, j’en suis devenu un discret administrateur, par le hasard des rencontres et le sentiment qu’il faut trouver des occasions de partager son héritage. En somme la langue française, je l’ai trouvée à ma naissance, en Belgique, et la littérature, dans la bibliothèque paternelle.
Mais plus fondamentalement, ce qui joue, c’est que j’ai pris conscience d’être un écrivain d’ici et de maintenant. Mes éditeurs sont pour la plupart situés en Belgique, ainsi que mes lecteurs, mes librairies, mon réseau principal. Dès lors, mon rapport au monde, par les voies détournées de l’écriture, se trouve incrusté davantage dans cet étrange pays bâtard que nulle part ailleurs. Aussi, le sentiment que j’ai de n’être pas “belge”, d’être un écrivain français en survol au-dessus du plat pays, qui est véridique et profond, est compensé par la conscience d’avoir une dette, ou en tout cas un pacte de réciprocité, avec ce pays natal, si peu intime qu’il me soit par ailleurs. En confiant aux AML, qui gèrent si bien nos archives littéraires, quelques-uns des documents ou manuscrits nés depuis déjà dix ans de résidence durable, j’ai l’impression de rendre, modestement, une partie de ce que j’ai reçu de ce pays en faveur de mon activité littéraire.
Quels types de documents avez-vous confiés aux AML, et comment avez-vous choisi ce qui devait y figurer ?
En général, je ne considère comme intéressant à transmettre aux AML que ce qui représente un double état de retravail, un double palimpseste. La plupart de mes textes sont d’abord jetés en notes griffonnées sur des feuilles de rencontre. Ensuite je les tape sur mon écran et c’est à ce stade de traitement de texte qu’ils prennent une figure stylistique soutenue. Enfin, je fais un tirage papier de ce texte numérisé et c’est sur lui que je retravaille l’ensemble. Ce processus peut se reproduire deux ou trois fois, jusqu’à la pliure indubitable. Ce que je transmets alors aux archives, c’est le dernier ou les deux derniers tirages papier contenant des interventions manuscrites significatives. Le reste part au panier.
S’il devait y avoir un travail circonstancié sur les versions successives (ce que la destruction de la plupart des brouillons rend heureusement impossible), ce ne pourrait être qu’en superposant les courbes de température, captant le rapport entre la main et la machine, entre le traitement de texte et l’écriture manuscrite. On aurait ainsi un calcul précis des écarts-types. Mais tout ceci, bien sûr, n’aurait d’intérêt que pour on ne sait quelles statistiques célestes.
Si vous deviez placer une seule pièce de vos archives dans une capsule temporelle qui serait rouverte dans cent ans, laquelle choisiriez-vous ?
Peut-être serait-ce le manuscrit d’un livre paru aux éditions Traverse en 2020 et qui s’appelle “Le Sas”. D’abord parce que c’est un livre de transition. Il s’agit de vingt textes, vingt nouvelles courtes, vingt récits secrets qui franchissent chaque fois une borne invisible, un Stargate dressé entre l’événement et la chance, le don, l’intensité imméritée et pourtant reproductive : c’est-à-dire la littérature. C’est aussi un livre qui a produit des effets induits inattendus. Il m’a valu de nouvelles amitiés, m’a ouvert les portes de l’Académie Royale de langue et de littérature, et m’a permis de nouer avec un éditeur encore inconnu une relation particulièrement heureuse et intense. Pour moi qui étais connu pour des essais et des textes principalement poétiques, là, tout d’un coup, il y a une sorte de cristallisation. Les gens se sont mis à dire : « mais il y a là une forme particulière de nouvelles courtes, de survol de la réalité, de traversée des apparences, intéressante ». Et donc ce livre a été pour moi aussi une sorte de passage, de franchissement, de sas entre mon absence au monde belge et une certaine reconnaissance plus spécifique, une certaine intériorisation dans le regard des autres du fait que j’étais en effet « présent » et même, « au présent ».
Que signifie pour vous l’acte de déposer vos archives dans une institution œuvrant à la mémoire des lettres francophones belges telle que les AML ?
Par rapport à la conception que j’ai de mon travail, qui est celle d’un écrivain français qui aurait, entre autres déterminations sociologiques, la nationalité belge, il ne m’aurait pas paru utile a priori, ou en tout cas significatif, de déposer mes archives (si archives il y a) plutôt aux AML que, mettons, à l’IMEC, s’il n’y avait pas eu une rencontre, correspondant aussi à un passage du flambeau. Et l’arrivée à la direction de quelqu’un pour qui j’ai une très vive estime personnelle et qui représente pour moi bien plus qu’une structure : un regard. Je veux parler de Laurence Boudart. Je crois que c’est à cause d’elle et pas à cause des AML qu’en dernier lieu, j’ai choisi ce lieu de mémoire et de recherche pour y déposer mes quelques papiers. Ils peuvent ainsi échapper à la corbeille, échapper au feu, échapper à la perte nécessaire quand on transforme son encre personnelle en livre. Mais ils n’échappent pas au sens, et ce sens est celui de l’amitié.
Luc Dellisse, écrivain et poète, script doctor en scénario, est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, dont récemment Bien fait pour moi (nouvelles, 2025), Ce que je sais sur Linda (roman, 2024) et trois essais : Libre comme Robinson, Petit essai de vie privée (2019), L’Atelier du scénariste (2021) consacré à l’écriture de création au cinéma et Le Temps de l’écrivain (2025), qui évoque la situation véritable d’un auteur au XXIe siècle. Il a enseigné à l’Université libre de Bruxelles et à la Sorbonne, comme spécialiste de l’adaptation cinématographique des œuvres littéraires. Il vit entre Reims et Bruxelles. Il est membre de l’Académie Royale de langue et de littérature françaises. Il anime un blog, L’Inconnu, et tient une chronique régulière dans La Revue Générale.